La psychologisation des problèmes sociaux : institutions, professions, mobilisations

La revue terrains & travaux


La psychologisation des problèmes sociaux : institutions, professions, mobilisations
Publié le
08/06/2026 à 11:28

La revue terrains & travaux, accompagnée par la MSH Paris-Saclay, lance un appel à contributions pour son dossier thématique : « La psychologisation des problèmes sociaux : institutions, professions, mobilisations ».

Dossier coordonné par : Auréliane Couppey, Thomas Mattei, Valentin Rio et Milena Jakšić.

Date de clôture de l’appel : 1er février 2027

L’existence d’une « culture psychologique de masse » – une notion popularisée grâce aux travaux de Robert Castel ou d’Olivier Schwartz –, fait aujourd’hui consensus lorsqu’il s’agit d’analyser les dynamiques sociales des sociétés contemporaines. Affectant l’ensemble des groupes sociaux, bien qu’à des degrés divers et de manière différente en fonction de leurs propriétés et de leurs positions dans l’espace social, elle se manifeste aussi bien par la popularisation de catégories « psy » pour décrire et donner sens aux expériences, que par le recours grandissant à des professionnel·les de la santé mentale dans les politiques publiques, dans les mondes du travail comme dans la vie privée. A émergé de ce diagnostic sociologique une hypothèse, souvent discutée : la psychologisation, entendue comme la diffusion de savoirs, concepts et références issus de la psychologie (au sens large du terme) dans l’espace public et les pratiques sociales, serait parfois un frein à la problématisation collective des enjeux.

La psychologisation a ainsi pu être décrite comme une manière d’entraver la montée en généralité, ou bien la saisie des dimensions historique et conflictuelle des problèmes sociaux, en les réduisant à l’économie psychique des individus. À l’occultation des structures de pouvoir et des inégalités sociales s’est ajoutée la dénonciation de la psychologisation considérée comme un moyen de renforcer les injonctions à l’autonomie et à la responsabilisation des personnes, au détriment d’autres responsabilités ou processus impersonnels qu’il aurait été plus pertinent de cibler en vue d’un changement social. En somme, la psychologisation se poserait comme un sérieux obstacle à la politisation des problèmes, en individualisant les modalités de leur appréhension et, donc, de leur résolution.

Toutefois, il nous semble que ces critiques gagneraient à être nuancées afin de mieux rendre compte de la diversité des usages et des effets de la psychologie dans et sur les dynamiques de politisation. En repartant des usages et effets des savoirs et des catégories « psy », et de leur articulation avec les processus de politisation, et plus largement d’appréhension et de traitement des problèmes sociaux, ce dossier de terrains & travaux appelle à reposer la question d’une psychologisation nécessairement dépolitisante et individualisante. Il s’agit de mettre en avant des enquêtes empiriques qui s’attachent à identifier les manifestations de ces processus, et surtout à analyser leurs articulations sur différents terrains. Ce dossier vise ainsi à élargir l’imagination sociologique sur les formes concrètes de croisement, parfois d’enchevêtrement, entre les catégories « psy » et d’autres registres de problématisation sociale.

À cette fin, trois axes de réflexion sont privilégiés.

  1. Ce que la culture psychologique fait aux institutions

Ce dossier souhaite d’abord analyser les usages de savoirs et catégories « psy » au sein des institutions publiques (sécuritaire, judiciaire, administrative, éducative, médico-sociale, etc.), tout particulièrement lorsqu’elles se trouvent en situation de gérer des conflits et, potentiellement, de reconnaître des victimes ou des coupables.

Pour attester publiquement d’un préjudice, lui attribuer un·e responsable et être reconnus comme victimes, les acteur·ices recourent à un ensemble d’institutions publiques et spécialisées, dans lesquelles circulent des savoirs « psy ». Ces derniers peuvent être mobilisés par celles et ceux qui cherchent, en les employant, à légitimer leur cause, ou par ces mêmes institutions qui les intègrent dans leur propre fonctionnement, comme en témoigne l’inscription de la notion d’« emprise » dans le Code pénal, ou celle de « précocité intellectuelle » dans le Code de l’éducation.

Nous souhaitons alors interroger les formes que prennent ces savoirs « psy » ainsi que leur réception dans les arènes institutionnelles. Comment les acteur·ices institutionnel·les les appréhendent-ils et elles ? Y sont-ils et elles confronté·es dans leurs relations avec les publics et leurs demandes, ou bien les rencontrent-ils et elles « par le haut », sous forme de mots d’ordre et d’injonctions intégrées dans des dispositifs, règlements et textes de loi ? En prenant acte du fait que les représentant·es des institutions sont eux et elles-mêmes plongé·es dans une culture psychologique, il s’agit d’interroger la manière dont ils et elles s’en servent à leur échelle. Qu’il s’agisse de street level bureaucrats, de hauts fonctionnaires ou de magistrat·es, comment réagissent, se distinguent ou au contraire adhèrent-ils et elles à cette « culture psychologique de masse » ? De quelle manière vient-elle affecter les opérations d’attribution de responsabilités, de reconnaissance des autorités et des juridictions professionnelles, ou encore d’organisation du travail dans la gestion des problèmes sociaux ? Ces questionnements invitent aussi à s’intéresser à la question de l’expertise. Quelle place prend aujourd’hui l’expertise « psy » dans la manière dont les institutions gèrent les problèmes ? À l’inverse, comment les savoirs et catégories « psy » sont-ils mobilisés dans la légitimation ou la contestation de l’expertise au sein de ces institutions ?

  1. Professions « psy » et professions face aux « psys »

Le deuxième axe porte sur la prise en charge de problèmes sociaux par des professionnel·les à partir de savoirs ou de catégories psychologiques ou cliniques. La psychologisation des situations problématiques est en effet indissociable de la place croissante de groupes professionnels « psy », ou affiliés, dans le monde social. Nous invitons alors à décrire finement les effets de la place croissante de ces groupes professionnels dans l’organisation ou la division du travail, qu’il soit relatif au care (soin, protection, relationnel) ou à d’autres formes de services et d’interventions auprès des publics.

Cela ouvre un champ de questionnements sur le rapport des « psys » à la dimension sociale et politique des problématiques qu’ils et elles sont amené·es à traiter. L’exemple de la controverse qui a lieu en France depuis plusieurs décennies entre psychanalystes et tenants des thérapies comportementales et cognitives (TCC) a montré que le champ « psy » est loin d’être unifié. Dès lors, il peut être intéressant d’interroger les différentes manières dont les « psys », selon leurs affinités disciplinaires, cherchent ou non à intégrer dans leurs pratiques les rapports sociaux dans lesquels ils et elles, comme leurs publics, sont pris·es. Peut-on, dans cette lignée, distinguer des différences entre psychanalystes, psychiatres, psychologues, voire entre courants historiques de ces champs à partir de leurs rapports au social et au politique ?

Les contributions pourront aussi documenter comment l’émergence de catégories et de pratiques psychologiques a redéfini le mandat historique de certaines professions d’intervention sur les dimensions sociale et économique des problèmes. On peut penser à ce titre à la montée en puissance des « coachs » ou des travailleurs sociaux en libéral, et de la façon dont ces nouveaux métiers reconfigurent les milieux professionnels. Plus largement, quels sont les effets de ces nouvelles normes et pratiques professionnelles, dans le cas par exemple des professions du travail social, de l’éducation, de l’assistance, et plus largement du care ? Quelles critiques rencontrent-elles ou quels idéaux soutiennent-elles ? Comment ces transformations ont-elles fait évoluer la perception qu’ont ces professionnel·les des changements sociaux et des problèmes qu’ils et elles doivent prendre en charge ? Comment accompagnent-elles les processus de professionnalisation et les définitions du « bon travail » ?

  1. Le champ « psy » dans l’espace des luttes

Le troisième axe aborde les usages des catégories et savoirs « psy » dans la construction des problèmes publics. En effet, ce dossier invite à penser la manière dont une sensibilité accrue pour les dimensions subjective et interpersonnelle, qui se manifeste notamment par une attention portée à la souffrance, au mal-être et aux risques psychosociaux, a pu conduire à la formulation de demandes d’amélioration des conditions de travail, de reconnaissance de certaines populations, ou de prise en charge de certains troubles par l’État.

Il s’agit ainsi de s’intéresser à la manière dont des acteur·ices mobilisé·es se saisissent du champ « psy », non pour atténuer la portée politique de leur cause, mais pour éventuellement l’amplifier ou la différencier d’autres causes. La psychologisation du problème porté par ces mouvements sociaux, qu’elle se manifeste par le recours à des professionnel·les, des savoirs ou des dispositifs du champ « psy », peut-elle les aider à monter en généralité et à formuler des revendications ? Peut-elle, sous certaines conditions, leur octroyer des ressources spécifiques, utiles aux mobilisations, voire décisives pour obtenir gain de cause ?

Toutefois, et afin d’éviter l’écueil d’une appréhension monolithique de la psychologisation, ce sont également les conditions du recours au registre « psy » que nous invitons à explorer au travers des mobilisations sociales. Comment les configurations sociales et les propriétés des groupes présents peuvent-elles amener une catégorie « psy » (on peut penser ici au trouble de stress post-traumatique ou aux conduites addictives sans substance) à être mobilisée et reconnue ? Qu’est-ce que cette qualification fait aux mouvements dans lesquels elle est mise en avant ? Comment l’usage de savoirs « psy » peut-il façonner des mobilisations, accompagner la prise en charge des problèmes ou, au contraire, causer de nouvelles tensions (stratégiques, normatives) en leur sein ? Et plus largement, comment analyser les mécanismes de politisation de souffrances « psy » ?

Ce dossier réunira des articles originaux à forte dimension empirique issus des sciences sociales. Les articles, de 50 000 signes maximum (espaces, notes et bibliographie compris), doivent être accompagnés de 5 mots-clés et d’un résumé de 150 mots (en français et en anglais).

Ils devront parvenir aux coordinateur·rices du numéro avant le 1er février 2027 aux adresses suivantes : aureliane.couppey@ehess.fr ; thomas.mattei@ehess.fr ; valentin.rio@ehess.fr et milena.jaksic@ehess.fr.

Les consignes relatives à la mise en forme des manuscrits sont consultables sur le site de la revue : http://tt.hypotheses.org/consignes-aux-contributeurs/mise-en-forme.

terrains & travaux accueille par ailleurs des articles varia, hors dossier thématique (50 000 signes maximum), qui doivent être envoyés à :

  • Géraldine Farges : Geraldine.Farges@u-bourgogne.fr
  • Milena Jakšić : milena.jaksic@ehess.fr
  • Maxime Quijoux : maxime.quijoux@lecnam.net

Pour plus de détails, merci de consulter le site de la revue : http://tt.hypotheses.org

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