De l’écologie du travail à l’écologie au travail

La Nouvelle Revue du Travail pour le n°32


De l’écologie du travail à l’écologie au travail
Publié le
05/05/2026 à 11:12

La Nouvelle Revue du Travail, accompagnée par la MSH Paris-Saclay, lance un appel à contributions pour son dossier thématique : « De l’écologie du travail à l’écologie au travail ».

Corpus coordonné par Sophie Bernard et Maud Hetzel

Date de clôture de l’appel : 30 novembre 2026

À paraître au printemps 2028

La sociologie de l’environnement peut être définie comme « la science qui se penche sur les rapports entre les sociétés et le milieu naturel, et qui étudie les formes de production et de reproduction par les sociétés humaines de leurs conditions de vie » (Barral, Bouleau & Guillet, 2024 : 4). Alors même qu’elle se déploie depuis les années 1980, elle croise rarement la sociologie du travail. On compte ainsi peu de numéros thématiques de revues articulant problématiques du travail et enjeux environnementaux (Cukier, Gaborieau & Gay, 2023 ; Coutrot & Nizzoli, 2023 ; Dupuy & Pasquier, 2024 ; Peugny & Rieucau, 2021). Pourtant, dès la fin des années 1960, une partie du monde syndical et du monde ouvrier (Fontaine, 2019) questionne la « soutenabilité écologique des activités industrielles » (Bécot, 2019 : 28), dans un contexte d’émergence d’une écologie politique qui place ces questions au cœur des réflexions (Gorz, 1978 [1975]). Dans une perspective de critique marxiste de l’écologie politique, Paul Guillibert, philosophe de l’environnement, regrette cette absence du travail des débats contemporains en écologie politique alors même que, selon lui, « l’exploitation du travail est au cœur de la crise écologique » (2023). Il invite à « repolitiser le travail en écologie politique » (Guillibert, 2023 : 199) en proposant d’aller au-delà de l’opposition traditionnelle emploi versus environnement pour examiner les luttes écologistes des travailleurs. Si la sociologie du travail s’est emparée tardivement de la question des enjeux environnementaux, et plutôt sous l’angle des rapports entre syndicalisme et écologie, des recherches récentes adoptent d’autres perspectives. Ce numéro thématique se propose ainsi d’adopter un questionnement large et ouvert à l’interdisciplinarité et à l’international, permettant de rendre compte de la diversité des travaux en cours dans un champ de recherche en plein développement.

Le développement de ces recherches est soutenu par l’actualité de cette thématique. Tandis que les activités agricoles et industrielles sont responsables de nombreux dégâts environnementaux – pollution des sols et des rivières par des pesticides, épuisement des ressources minières, etc. – , l’apparition de nouvelles catégories – « économie verte » ou encore « métiers verts » – et les nombreux rapports institutionnels consacrés à ces enjeux témoignent de l’incitation par les pouvoirs publics à écologiser le travail et l’économie. Si cette écologisation du monde productif suscite de nombreuses résistances dans le champ économique, elle est également présentée par les institutions nationales et internationales comme l’opportunité de « générer des millions d’emploi, à la condition de formations et compétences adaptées[1] », mais aussi comme la promesse d’une « transition juste et inclusive[2] ». Les travaux en sciences sociales témoignent par ailleurs de la montée en puissance des activités professionnelles et marchandes liées à l’environnement (Blancaneaux, Goyon & Sacco, 2023) – par exemple autour des énergies renouvelables ou des voitures électriques –, ainsi que de l’émergence de premières mobilisations qui articulent luttes sociales et question écologique au travail (Cukier, Gaborieau & Gay, 2023 ; Glinel, 2023). Si l’on peine à établir précisément le nombre de métiers concernés par ces transformations environnementales (Peugny & Rieucau, 2021), notamment en l’absence d’une délimitation claire des « métiers de l’environnement » ou de l’« économie verte » (Bachelot, 2023) et en raison du caractère très émergent de certaines activités écologiques, les « professions vertes et verdissantes » représentent 15 % de l’emploi en France (Peugny & Rieucau, 2021), selon les données fournies par l’Observatoire national des emplois et métiers de l’économie verte (Onemev). Les travaux soulignent enfin les préoccupations écologiques croissantes des salariés à l’égard de leur activité de travail, qu’elles concernent les effets de celle-ci sur l’environnement ou sur leur propre santé (Coutrot & Perez, 2022).

Ce dossier invite à s’intéresser à la place croissante des questions écologiques dans le monde professionnel et, ce faisant, aux transformations du travail et de l’emploi dans un contexte de crise écologique majeure. À ce titre, nous adoptons ici une focale large, qui ne restreint pas les contributions aux professions et activités considérées comme « vertes », telles que le compostage ou la production de biens dits « écoresponsables » (Corteel, 2024 ; Corteel & Le Lay, 2011 ; Hetzel, 2024 ; Michel, 2022). Si les articles consacrés à de tels secteurs sont les bienvenus, ce numéro invite aussi à des contributions consacrées à l’ensemble des activités professionnelles, y compris les activités polluantes, potentiellement remises en cause par l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre ou, au contraire, marquées par une résistance à l’écologisation du travail, et les activités a priori à distance des enjeux environnementaux, mais pouvant être affectées par la mise en place de nouvelles normes écologiques dans l’agriculture, dans l’industrie ou dans les services, en matière de substances autorisées ou interdites ou d’utilisation de produits à usage unique. Il s’agit de mettre à l’épreuve d’enquêtes empiriques les promesses d’un travail renouvelé par la prise en compte des enjeux environnementaux, notamment en s’intéressant à la manière dont l’intégration de la question écologique – par de nouvelles normes, des évolutions de pratiques, voire des activités émergentes – a des effets sur les conditions de travail et la qualité de l’emploi, les hiérarchies professionnelles, les rapports de domination et les inégalités au et dans le travail.

À titre indicatif et de façon non exhaustive, les contributions proposées pour ce numéro thématique pourront s’articuler autour des axes suivants :

Les transformations de l’emploi. La crise écologique s’accompagne simultanément de créations et de destructions d’emplois. Quels sont les nouveaux métiers qui émergent ? Quels sont ceux qui disparaissent et comment évoluent ceux existants ? Les propositions d’articles pourront porter sur les formes d’accompagnement des travailleurs face à ces transformations, mais également sur les éventuelles résistances à celles-ci. Quels sont les acteurs concernés (employeurs, syndicats, branches professionnelles, organismes de formation, intermédiaires de l’emploi, etc.) et quelles sont leurs actions en la matière (plans sociaux, formation, etc.) ? Comment les organisations syndicales arbitrent-elles entre accompagnement des transformations environnementales et résistances au nom de la sauvegarde de l’emploi ? Comment s’articulent mobilisations environnementales et mobilisations syndicales ? Quelles relations entretiennent les syndicalistes avec les militants écologistes ?
Les trajectoires et parcours professionnels. L’écologisation du monde du travail a des effets sur les trajectoires et les parcours professionnels. Les contributions pourront ainsi étudier les bifurcations ou les reconversions professionnelles vers des activités jugées plus responsables ou respectueuses de l’environnement. Comment s’opèrent-elles et quels registres de justification les individus mobilisent-ils pour les justifier ? Cette démarche relève-t-elle d’une quête de sens du et au travail ou d’une opportunité de carrière ? Si, pour certains, ces bifurcations professionnelles répondent à une quête de sens, elles peuvent, pour d’autres, être contraintes, notamment dans le but de préserver leur santé face à des risques environnementaux. Dans quelle mesure ces trajectoires et parcours professionnels sont-ils traversés par des inégalités de classe, de genre, de race, de génération, etc. ?
Activité et conditions de travail. Les contributions pourront s’intéresser aux conséquences de la prise en compte de la question écologique sur l’activité et les conditions de travail. Comment les travailleurs sont-ils, en fonction de leurs positions dans la division du travail, inégalement exposés à des risques environnementaux – pollutions, amiante, déchets dangereux – et à des maladies professionnelles ? Dans quelle mesure cette exposition impacte-t-elle leur activité et façonne-t-elle leur rapport à l’écologie ? Des propositions d’articles portant sur l’adaptation à des normes environnementales et l’intégration dans le travail de nouvelles pratiques jugées plus écologiques – par exemple l’abandon des emballages et produits à usage unique ou le recours à des modes de transport jugés moins polluants, comme le vélo –,encouragées notamment par des professionnels de la vertu (Bereni, 2023) sont également attendues. Il ne s’agit pas tant d’étudier ces injonctions, ces réglementations et ces nouvelles pratiques, que leurs effets sur le travail concret et les conditions de travail. Qu’en est-il du point de vue de la charge de travail comme de la pénibilité physique de ce dernier ? Sur quelles catégories de travailleurs l’introduction de ces pratiques environnementales pèse-t-elle ? La mise en œuvre de ces pratiques fait-elle émerger des tensions, notamment entre normes écologiques, d’une part, et normes sanitaires ou productives, d’autre part ? Si l’introduction des normes environnementales peut découler des politiques d’entreprise, les contributions pourront également s’intéresser aux pratiques mises en œuvre par les travailleurs en marge de leur activité salariée, à l’instar des pratiques de biffe réalisées par les éboueurs ou des actions de réduction de « l’impact carbone » au sein des bureaux.
Les hiérarchies et collectifs professionnels. Les articles pourront enfin analyser la manière dont la question écologique recompose – ou, au contraire, renforce – les hiérarchies professionnelles. Si, d’un côté, la mise en pratique des normes écologiques peut peser sur les salariés subalternes, voire renforcer la pénibilité du travail, la création de nouvelles tâches et de nouveaux emplois, ne peut-elle pas aussi recomposer les hiérarchies professionnelles voire ouvrir des perspectives d’ascension professionnelle ? Ces questionnements se posent également au sein des collectifs de travail : quelles alliances et quels clivages l’intégration des enjeux environnementaux dans le travail produit-elle ? À ce titre, les contributions qui s’intéressent à la manière dont le monde professionnel est un espace de socialisation aux enjeux environnementaux sont particulièrement bienvenues.

Ce corpus attend des articles adossés à du matériau empirique prenant pour objet l’écologisation du monde du travail. Les angles d’analyse peuvent être variés, explorés dans des secteurs hétérogènes (agriculture, industrie, tertiaire) et dans des contextes nationaux pluriels.

 

Merci d’adresser les propositions d’article (format .docx ou .odt uniquement) au plus tard le 30 novembre 2026 exclusivement à : nrtravail@gmail.com

Les propositions d’article ne doivent pas dépasser les 45 000 signes (espaces et bibliographie compris), les métadonnées (noms, résumés et mots clés en français et en anglais) figurant dans un fichier à part.

Règles de mise en page indiquées sur https://journals.openedition.org/nrt/531

Pour tout renseignement : nrtsecretariat@gmail.com

 

Bibliographie

Bachelot Mathis, 2023. « Comment définir et analyser les “emplois verts” ? Une revue de la littérature », Socio-économie du travail, 1 (13), p. 15-50. DOI : https://doi.org/10.48611/isbn.978-2-406-17196-6.p.0015.

Barral Stéphanie, Bouleau Gabrielle & Guillet Fanny, 2024. La sociologie de l’environnement, Paris, La Découverte.

Bécot Renaud, 2019. « L’environnementalisme ouvrier ou le syndicalisme émancipé du fordisme.
Une approche transnationale dans les années 1968 », Cahiers d’histoire du monde ouvrier, 35, p. 28-43. DOI : https://doi.org/10.5169/seals-846646.

Bereni Laure, 2023. Le management de la vertu. La diversité en entreprise à New York et à Paris, Paris, Presses de Sciences Po.

Blancaneaux Romain, Goyon Marie & Sacco Muriel, 2023. « Les effets paradoxaux de l’institutionnalisation des “bonnes pratiques” écologiques », Sociétés contemporaines, 131 (3), p. 5-16.

Corteel Delphine, 2024. Faire avec les déchets. Vivre et travailler dans un monde abîmé, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant.

Corteel Delphine & Le Lay Stéphane (dir.), 2011. Les travailleurs des déchets, Paris, érès.

Coutrot Thomas & Nizzoli Cristina, 2023. « Les syndicats face aux défis environnementaux », Chronique internationale de l’Ires, 184 (4). URL : https://shs.cairn.info/revue-chronique-internationale-de-l-ires-2023-4?lang=fr.

Coutrot Thomas & Perez Coralie, 2022. Redonner du sens au travail. Une aspiration révolutionnaire, Paris, Seuil.

Cukier Alexis, Gaborieau David & Gay Vincent (dir.), 2023. « Travail et écologie », Les Mondes du travail, 29.

Dupuy Camille & Pasquier Vincent (dir.), 2024. « Négocier les transitions écologiques. Enjeux, acteurs et pratiques », Négociations, 40 (1). URL ://shs.cairn.info/revue-negociations-2024-1?lang=fr.

Fontaine Marion, 2019. « Moderniser, convertir… désindustrialiser ? Le cas des mines françaises
(fin des années 1940 – début des années 1960) », 20 & 21. Revue d’histoire, 144 (4), p. 81-96. DOI : https://doi.org/10.3917/vin.144.0081.

Glinel Charlotte, 2023. « Forestiers et écologistes ? L’alliance de forestiers publics et d’associations environnementalistes dans l’action publique forestière française », Les Mondes du travail, 29, p. 93-111.

Gorz André, 1978 [1975]. Écologie et politique, Paris, Seuil.

Guillibert Paul, 2023. Exploiter les vivants. Une écologie politique du travail, Paris, Éditions Amsterdam.

Hetzel Maud, 2024. « Un entrepreneuriat écologique inégalitaire. Cadres-dirigeant·es et opérateurs de collecte face au verdissement du travail des déchets », Actes de la recherche en sciences sociales, 255 (5), p. 44-57. DOI : https://doi.org/10.3917/arss.255.0044.

Michel Marion, 2022. « Vendre sans être une vendue. Écoresponsabilité et mise à distance de la prescription marchande sur les réseaux sociaux numériques », Réseaux, 234 (4), p. 95-125. DOI : https://doi.org/10.3917/res.234.0095.

Peugny Camille & Rieucau Géraldine, 2021. « Emploi, travail et environnement : l’heure des transitions ? », Travail et Emploi, 166-167, p. 5-18. DOI : https://doi.org/10.4000/travailemploi.12531.

 

 

[1] Traduit par les autrices. Source : Bureau international du travail, Skills for a greener future: a global view, 12 décembre 2019, p. 188. URL: https://www.ilo.org/publications/skills-greener-future-global-view (consulté le 2 octobre 2025).

[2] Bureau International du Travail, « Des compétences pour un avenir plus respectueux de l’environnement : principales conclusions », ILO, 30 mai 2019, p. 30. URL : https://www.ilo.org/publications/skills-greener-future-global-view (consulté le 2 octobre 2025).

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